Le jour où Nina Simone a cessé de chanter

de Darina Al-Joundi, Mohamed Kacimi
Actes Sud

Bien des raisons d’aimer ce monologue: l’actrice-narratrice-auteure du texte déroule en robe superbement rouge sa vie en petites tranches succulentes ou terribles, toujours scandées par le chant de Nina Simone. La vie de “Noun” est évoquée depuis sa naissance jusqu’à exactement aujourd’hui, où elle se montre à nos yeux, avec cette principale raison de vivre, d’écrire et de jouer: rendre honneur et mémoire à son père, journaliste et témoin, “laïc fervent” qui passe une bonne partie de sa vie en prison et qui, de près ou de loin, veille à l’éducation de ses filles à contre-courant de tout ce qui “se fait” normalement dans son propre pays. Ainsi, ses filles, musulmanes, sont-elles systématiquement inscrites dans des écoles catholiques pour bien désapprendre les religions, elles sont initiées aux connaissances, à la transgression, à la liberté plus haute que l’amour.

Et pourtant, j’ai eu des raisons de ne pas l’aimer, ce monologue, car s’il est vrai que la guerre est distorsion et que Beyrouth bombardée donne lieu à tout le sentiment de vide, de futilité d’une existence qui peut être supprimée pour une balle perdue, s’il est aussi vrai qu’une adolescente comme l’était Darina Al Joundi à l’époque qu’elle nous décrit cherche instinctivement et aveuglément à vivre ce qu’elle peut vivre dans des conditions de guerre civile, déménagements forcés, exils et privations, il devient difficile de comprendre la surenchère de violence sur la violence.

La femme qu’est devenue Darina raconte la recherche effrénée du plaisir, d’étourdissement, d’oubli de  son propre corps dans l’ébriété ou dans le sexe de la jeune fille qu’elle était, et il semble que la guerre ne soit pas en train de détruire seulement des corps, mais qu’elle en vienne aussi à déformer des âmes, complices de ce mal, du moment qu’elles accueillent la perversion.

Elle est belle, son histoire de rébellion, les blessures qu’elle reçoit et qu’elle donne, l’amour et la haine qu’elle proclame envers son père, si belle qu’on regrette d’entendre dans son chant arabe et pur et féminin, des notes rauques, plus animales, celles de la dégradation, de la provocation, de la revanche, qui appartiennent à ses propres ennemis et minent la force de cette enfant, de cette adolescente puis de cette femme qui parle, crie, chante, danse et pleure son père et son pays devant nous.

Lascia un commento »»